Christophe Donner - Le Monde 2

Passé un certain degré d'impudeur


     S'il y a un album dont on parle aujourd'hui dans le monde de la bande dessinée (mis à part le dernier Combat ordinaire de Manu Larcenet qui se vend comme des petits pains), c'est celui d'Aurélia Aurita, Fraise et chocolat. Derrière ce titre enfantin, sous cette couverture plus niaise que fraise, et moins gratinée que chocolat, un festin nu.
     Aurélia Aurita est très jeune, sino-khmère, pas du tout coincée. Elle faisait partie du voyage au Japon dont je vous ai dit beaucoup de bien il y a quelques semaines. Ce colloque créatif, qui avait expédié aux quatre coins du Japon une demi-douzaine de dessinateurs français en vue d'un ouvrage collectif, n'en a pas fini de nous épater. Ce machin de nations bédéiques était organisé par un petit malin nommé Frédéric Boilet, dessinateur vivant au Japon, et qui n'est pas passé à côté de la petite Aurélia.
     On l'avait compris à l'époque, par quelques allusions pudiques, mais maintenant on le sait : cette initiative franco-nippone n'était que l'opération promotionnelle d'un club de rencontres. Un faisceau de plumes contemporaines qui s'est terminé en feu d'artifesse.
     Grâce à l'album d'Aurélia Aurita, on apprend comment les choses se sont réellement passées avec Frédéric Boilet. Il lui a sauté dessus tout de suite, là, dans le métro, à peine sorti de l'aéroport où il était venu l'attendre. Autant dire au milieu des gens. Il n'a pas pu se retenir, et elle non plus. Il y a des moments où le désir, appelons ça l'amour, déborde. On ne sait pas si les amoureux ont vraiment besoin de se montrer, mais en tout cas le fait d'être vus ne les contrarie pas, au contraire, ça les chauffe encore plus. Non pas qu'ils cherchent à partager un bonheur qui reste et demeure privé, mais s'ils pouvaient noyer toute l'humanité dans cette fusion de tendresse, de baise, de délire, ils seraient contents.
     Evidemment, cette forme d'amour apparaît surtout chez les jeunes personnes. Celles qui ne sont pas encore lassées de faire scandale. Les jeunes pratiquent le scandale parce que, au fond, ils ne le voient pas. Si Aurélia Aurita avait pensé au scandale qu'elle allait susciter, elle n'aurait pas dessiné cet album, qui est l'œuvre d'une personne sincèrement désinhibée, pas seulement au niveau du sexe, au niveau du cul aussi, et des nichons, et de la bouche, et de la torpeur dans laquelle vous plonge par moments l'épuisement des sens.
     Parce que son amour c'est sa vie, son envie de peindre, et qu'elle n'écoute que ça, elle va loin, elle se permet des précisions choquantes, des atteintes à la vie privée qui mériteraient le pilori, dans un monde de brutes. Et ce qui est magnifique dans cette entreprise, ce qui nous fait applaudir, aussi parce que le talent de cette fille est d'une évidence fortifiante, ce qui nous met en joie, en état de vengeance, c'est de voir l'artiste, dans l'éclat de sa santé, l'insolence de son bonheur, ridiculiser toutes les brutes, ces faiseurs de procès, rois et reines, doyens la pudeur et tantes attaqueuses, tous ces ignares, ces sans-cœur, qui finalement ne connaissent rien, mais vraiment rien, à l'art, à son sens, à son fonctionnement, à son universelle générosité.
     Frédéric Boilet, qui est le sujet de cet album, tient magnifiquement son rang de partenaire. Inégalable complice de ce qui, sans doute malgré eux, n'est rien moins qu'un combat ordinaire.






Christophe Donner
Le Monde 2, 15 avril 2006
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